29 juillet 2017

Harrogate 2017, journal de bord d'une cuvée exceptionnelle

Le festival de Harrogate fait partie de mes rituels annuels. Malgré la programmation décevante de la cuvée 2016, il était hors de question de rater cette édition-là, les deux invités d'honneur étant rien moins que Ian Rankin et Dennis Lehane. Retrouver là-bas Paul Cleave (dont le nouveau roman, Ne fais confiance à personne, particulièrement flippant, va paraître chez Sonatine en août - on en reparle bientôt), Martyn Waites, Val McDermid et tous les autres, ça ne se rate pas et ça vaut bien les heures de route sous la pluie, l'arrivée dans le Yorkshire sous la même, vent et froid en prime. Jeudi soir donc, à peine sortie de ma voiture, je me précipitais, parapluie déployé, vers l'hôtel Old Swan, où se tient chaque année ce festival unique en son genre et où, en 1926, Agatha Christie se réfugia pendant son escapade de 10 jours, durant laquelle la police anglaise mais aussi Arthur Conan Doyle et Dorothy Sayers se lancèrent à sa recherche. Comme chaque année, le festival commence par la remise du prix du Festival, qui cette année a récompensé l'Écossais Chris Brookmyre pour son roman  Black Widow, une sombre histoire de sexisme, de meurtre et de cyber-criminalité que le Guardian qualifie de "tour de force". On y reviendra bientôt. Lee Child a, lui, reçu un prix qui récompensait toute sa carrière.

Paul Cleave, Ian Rankin et Simon Kernick


Old Swan Hotel, Harrogate (photo geograph.org.uk Andrew Blades)

Si l'on veut assister à toutes les rencontres, c'est très simple, on rate la moitié de l'intérêt de ce festival, qui, comme Quais du polar, est aussi l'occasion de retrouver des amis qu'on n'a pas l'occasion de voir souvent. Le bar de l'hôtel fait donc partie des lieux hautement fréquentables où l'on croise à peu près tous les invités du festival. Dès qu'un rayon de soleil fait son apparition, tout ce beau monde s'égaille sur les pelouses, verre à la main, et poursuit sa conversation avec un éphémère partenaire de discussion, ou bien un vieux copain qu'il n'a pas croisé depuis des mois. Comme tous les événements sont confinés en un seul lieu, la proximité est de rigueur. Constat intéressant, les bloggeurs ici sont plutôt des bloggeuses, et la compétition est rude sous couvert de sourires et de cris de ravissement : on est contentes de se retrouver, mais on s'écharperait volontiers, quand même... Évidemment, côté intimité, ça laisse à désirer. Vous commencez une conversation avec Ian Rankin et au bout de deux minutes se sont succédés entre vous une étudiante en maîtrise de littérature, un lecteur éméché, une bloggeuse à la chasse au selfie... Rester cool, voilà le secret, et apprendre à hurler pour couvrir le brouhaha. Pas gagné... Champion du sourire et du selfie en galante compagnie, Lee Child, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il ne se prend pas au sérieux. Fumer une cigarette en sa compagnie sous la marquise de l'hôtel, à l'abri des gouttes, voilà un moment mémorable... 
Chris Brookmyre, lauréat 2017 du prix de Harrogate, et Martyn Waites

Paul Cleave, myself et Ian Rankin

Le lendemain matin, premier rendez-vous dans la salle de bal de l'hôtel pour une table ronde baptisée "Double Indemnity". Quatre auteurs ayant une formation juridique, Alafair Burke, Steve Cavanagh, Martin Edwards et Denise Mina, ont échangé une heure durant autour des aspects juridiques du polar. Denise Mina a constaté que par les temps qui courent, tous les avocats ont envie de devenir écrivains : "ce sont des gens très malins coincés dans un système complexe. Y aurait-il chez eux un désamour du droit ?" La question du roman policier en tant qu'expression du désir de justice a également été évoquée, et les auteurs ont constaté une évolution de l'attente des lecteurs en termes de résolution. Alafair Burke a mis l'accent sur la différence entre l'ordre retrouvé et la justice rendue...  A noter, le nouveau roman de Denise Mina, The Long Drop, est justement fondé sur une affaire réelle et particulièrement abominable survenue à Glasgow en 1957. Le style remarquable de Denise Mina donne à ce "roman-réalité" une profondeur saisissante - une lecture conseillée dès sa parution en français.

Steve Cavanagh et Denise Mina
Moment fort et inattendu de la programmation, l'intervention de l'acteur Robson Green, interviewé par James Runcie, l'auteur de la série Grantchester. Pourquoi inattendu? Eh bien  parce que le public, essentiellement constitué de femmes, était visiblement là pour voir un sex symbol ! Et il n'a pas été déçu car il faut bien dire que Green, son regard bleu et ses répliques pince-sans-rire ont de quoi séduire. On regrettera un peu que tout ait été centré sur Grantchester, série au charme très british mais un peu convenue, et qu'il n'ait pas été question du rôle-phare de Robson Green pour les amateurs de séries bien noires, celui du docteur Hill dans La fureur dans le sang,  d'après Val McDermid (voir ici). Néanmoins, il faut convenir que la deuxième saison de Grantchester fait preuve d'un peu plus d'audace dans ses thématiques et de davantage de noirceur. A noter aussi, une reconstitution sensible et intelligente de l'Angleterre des années 50, des conflits entre une tradition encore très puissante et les prémisses de l'Angleterre des  "angry young men" et de la révolution sociale et musicale à venir. L'échange entre l'auteur et son acteur a été particulièrement caustique, et James Runcie, fils de l'ancien archevêque de Canterbury, étudiant et diplômé de Cambridge, a confié qu'il s'était largement inspiré de la vie de son illustre et honorable père pour créer Grantchester. De son côté, Robson Green a choisi de mettre l'accent sur sa complicité avec l'autre acteur phare de la série, James Norton, qui incarne le pasteur Sidney Chambers, ancien soldat torturé par son passé et amoureux malheureux d'une femme mariée.

Robson Green avec Val McDermid
Robson Green avec James Runcie (merci à Dyan Blue, auteur d'un blog sur Robson Green et d'un tumbler particulièrement riche en photos) pour son aimable autorisation de reproduction de ces deux photos)

 
Le Royal Hall
Harriett Gilbert interroge Ian Rankin
Ian Rankin

Samedi matin, 10h30. Il a fallu réquisitionner le Royal Hall de Harrogate pour accueillir le public venu écouter Ian Rankin. Dorures et velours rouge, 1000 places vite investies par des lecteurs contents de fêter ici les 30 ans de l'inspecteur Rebus. Ian était formidablement interviewé par Harriett Gilbert, de BBC Radio 4, dont les  questions pertinentes et témoignant d'une belle connaissance de l’œuvre ont donné à Ian Rankin l'occasion de s'exprimer sur des questions passionnantes. A commencer par l'éventuelle lassitude que peut provoquer un héros récurrent : "en fait, chaque livre a son indépendance. Le véritable défi, c'est de rester réaliste par rapport à l'âge du héros. Et puis la question de la mortalité : qu'est-ce qui reste à faire ? (...) Rebus et Cafferty ont toujours été des parallèles de Dr. Jekyll et Mr. Hyde. Mais avec le temps, ils sont de plus interdépendants. A un certain moment, la relation entre les deux était devenue trop confortable. Il fallait réagir, c'est ce que j'ai fait dans le dernier roman, Rather be the Devil (...) Avec le temps, la réalité est de plus en plus présente dans mes romans. Quant à cette idée qu'il faut se mettre dans la peau du criminel,  très peu pour moi (...) Le crime parfait ? Ca ne ferait pas un bon roman : pas de résolution !" Rather Be the Devil est probablement un des romans les plus réussis de Ian Rankin, je vous l'ai déjà dit et ça n'est pas fini ;-)

Chaque année, la table ronde baptisée "New Blood" réunit Val McDermid et de jeunes auteurs qui viennent de publier leur premier roman. Les années précédentes, on avait eu l'occasion d'y découvrir, entre autres, Clare Mackintosh, désormais auteure de best-sellers internationaux (Te laisser partir, Je te vois). Cette année, Fiona Cummins (Rattle), Jane Harper (The Dry), Joseph Knox (Sirens) et Kirsten Leplonka (The Last Place you Look) présentaient leur nouveau roman. Une petite déception face à des auteurs dont le discours, souvent proche de la démarche marketing, avait peine à susciter le désir de lecture... Un bon point pour Joseph Knox, qui a su faire partager son expérience d'écrivain, ses échecs, sa persévérance, et dont on a bien envie de lire le roman Sirens, qui se déroule dans les bas-fonds de Manchester et met en scène l'enquêteur Aidan Waits, aux prises avec la disparition de plusieurs jeunes femmes. 

Dennis Lehane et Mark Lawson
Dennis Lehane
Dennis Lehane

Grosse affluence dans la salle de bal : Dennis Lehane est là, interviewé par le journaliste Mark Lawson. Décontracté et concentré à la fois, Lehane répondra avec sérieux et vivacité aux questions de Lawson. Morceaux choisis... Il commencera, bille en tête, par affirmer sa confiance en la démocratie occidentale et son espoir de voir le retour de la raison aux Etats-Unis. Il évoquera volontiers ses racines irlandaises, mais avouera se méfier des dangers de la suridentification : "Mon père était pour l'indépendance de l'Irlande, mais détestait l'IRA. Cela m'est resté." Il abordera ensuite la question, épineuse, des relations entre l'écriture pour la télévision et la littérature. "Le travail que j'ai effectué pour la télévision m'a encore plus engagé à faire de vrais romans. Le dernier fait 700 pages, et il m'a fallu trois versions pour y arriver... Je déteste les gens qui disent qu'un roman est "cinématographique". La littérature vient avant. C'est le cinéma qui est littéraire." Evoquant son dernier roman, Since We Fell dont l'héroïne Rachel est une ex-journaliste en proie à une dépression violente, il dit : "A ceux qui disent qu'un auteur homme ne peut pas avoir de personnage féminin, je réponds : "Fuck them!"... Je rejette les personnages représentatifs... Je déteste cette manie actuelle de la vitesse et de l'action à  tout prix (...) Je trouve beaucoup de parallèles entre le romancier et le psychologue (...) Les dialogues, si on les écrivait vraiment comme on les parle, seraient illisibles. Je ne crois pas aux règles universelles d'écriture... J'ai eu de la chance avec les films dérivés de mes livres. Mon plan préféré : le dernier de Gone Baby Gone... 

Ian Rankin, en pleine dégustation

En fin de journée, récré avec Ian Rankin, qui accueillait quelques invités dans...une chambre de l'hôtel Old Swan pour une dégustation du whisky spécialement conçu pour fêter les 30 ans de l'inspecteur Rebus. Un bon prétexte pour échanger en toute décontraction avec des lecteurs bien informés - il fallait une invitation spéciale pour faire partie des heureux élus. Un moment sympathique, bien arrosé, à point pour préparer la soirée... Et un auteur toujours aussi généreux de son temps et de son humour.

Le temps de regagner le bar, où Dennis Lehane se détend sur un canapé en compagnie de son épouse, et il est déjà l'heure du rituel de Harrogate : la soirée quizz, sous la houlette de Mark Billingham et Val Mc Dermid. Habituellement, on se contente d'y assister pour le fun, mais cette fois, trois lecteurs nous ont entraînées dans la compétition. Et finalement, on ne s'en est pas trop mal sorties : finir dans les 10 premiers, ça fait plaisir. Bien sûr, il fallait arroser ça, ce qui a été dûment fait au bar de l'hôtel, en excellente compagnie et jusque tard dans la nuit. Inutile de dire que la traversée du parc pour regagner l'hôtel fut... incertaine et la nuit courte.

Stranger than fiction (Chris Brookmyre, NJ Cooper, Eva Dolan, Kati Hiekkapelto et Sarah Lodge)

Dimanche matin difficile, cafetière à fond... La dernière table ronde, baptisée "Stranger than fiction", réunissait Chris Brookmyre, NJ Cooper, Eva Dolan, Kati Hiekkapelto et Sarah Lodge autour de la question du surnaturel en littérature noire et policière. Autour d'expériences personnelles pour les unes, de pures fictions pour les autres, les auteurs ont échangé sur leur vision de l'étrange et du réalisme, concluant sur une note inquiétante une édition 2017 remarquable, malgré l'absence notable d'auteurs non anglo-saxons, à l'exception de Arne Dahl, dont l'intervention aurait sans doute mérité d'être programmée à une autre heure. Neuf heures du matin, franchement, est-ce bien raisonnable ? 

Fin de festival en fanfare...

2 commentaires:

  1. Oh merci Catherine pour ce magnifique retour !
    Cela a du être de sacrés moments ?

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